Monsieur, en quelques années, vous avez construit un empire, quel est la recette de votre succès ?

Le succès de BlocHouse n'est pas basé simplement une bonne idée, mais surtout sur un bon timing. Rappelons que BlocHouse fut créée en 2010, en pleine dépression économique mondiale. Les taux de chômage avaient augmenté de façon dramatique, entrainant une perte majeure du pouvoir d'achat des populations, qui, à son tour engendrait un ralentissement de la consommation, entrainant encore plus de fermeture d'entreprises.

Ce cercle vicieux avait particulièrement affecté les secteurs du bâtiment, et automobile, qui étaient totalement sinistrés. Pour des millions de personnes, simplement se loger était devenu un problème sans solution.

C'est à ce moment là que BlocHouse est arrivé avec un produit qui n'avait initialement un sens que pendant ce genre de crise : une maison à 10 000 euros, produite de façon industrielle, basée sur le format container : 2,3mx11mx2,5m.

Quel fut l'accueil réservé à votre produit ?

Terrible. Difficile d'imaginer un produit qui ait pu recevoir un accueil aussi abominable. Tout le monde était contre nous, la presse, les politiques, la population, et bien sur, tout le secteur du BTP. Nous étions accusés de vouloir enfermer les pauvres dans des conténaires, de provoquer le retour des bidonvilles, de basé notre business model sur la pauvreté. Nous étions taxés de vautours, de profiteurs de la crise, nous avons même reçu des menaces.

Mais ce fut une période assez courte et vite oubliée, car dès la mise en vente de la B1, notre premier modèle de BlocHouse, nous avons croulé sous les commandes, d'autant qu'au début, les frais de livraisons étaient offerts.

Oui, frais de livraison, c'est un concept qu'on avait jamais reliés à une maison !

En effet, mais telle est une des particularités du concept BlocHouse : le bloc-maison est assemblée sur chaîne de montage dans une usine, que nous avions à l'époque rachetée à l'industrie automobile agonisante pour une bouchée de pain. Etant au format d'un container, le bloc est livré par camion et installé en à peine une heure. Notre ambition initiale était de garantir la livraison de votre bloc dans les 3 jours ouvrés à partir de votre commande, mais le succès fut tel qu'il nous a rapidement été impossible de tenir la cadence, du moins dans les premiers mois.

A la première réaction de refus, s'est succédé l'engouement ?

Pas vraiment l'engouement, mais force est de constater que le produit répondait à de réels besoins. Il est bien évident que personne ne veut faire vivre une famille dans un bloc de 2m sur 12, mais pour de nombreuses personnes seules, cela peut être suffisant. Nos premiers acheteurs furent principalement des travailleurs dont le lieu de résidence était loin du lieu de travail. Leur bloc leur servait ainsi de résidence durant la semaine.

Pour les personnes sans logements, les blocs furent le moyen de se reconstituer un chez soi. Certes, cela ne faisait que 20m2, mais on était à l'abri, à pas cher et on avait un lieu pour rebondir.

On avait aussi beaucoup de parents achetant un bloc à leur enfants pour leur donner un peu d'autonomie à une époque ou le problème du logement des jeunes était devenu un casse tête.

L'inverse fut également vrai. Plutôt que de l'installer en maison de retraite, beaucoup de personnes achetèrent un bloc à leur parents vieillissants, en l'installant à quelques dizaines de mètres de leur maison principale.

La B1 était un produit nouveau qui répondait à merveille à tout un tas de situations où une pièce de plus était nécessaire dans une maison déjà existante, ou bien pour un moment transitoire quand vous arrivez dans une nouvelle ville, quand vous avez un stage de 6 mois, ou une année scolaire à effectuer à l'autre bout du pays.

On peut tout de même parler de bloc-mania non ?

A présent, oui, le bloc est devenu le symbole d'une génération nouvelle, mobile, dynamique et libérée. C'est devenu un symbole branché du nomadisme, et nous le devons principalement aux jeunes. De nombreux parents ont réalisé qu'il était bien plus rentable de payer le transfert du bloc de leur enfant en début et fin d'année universitaire, que de louer une chambre d'étudiant à 300 Euros/mois. C'est de cette façon que la mécanique s'est enclenchée, mais ensuite, il y a eu un basculement.

Un basculement ?

Oui, le bloc est ainsi devenu un objet synonyme d'une nouvelle liberté. Alors que les jeunes voyaient leurs parents peiner à rembourser leur maison ou appartement achetés avec un crédit sur 30 ans, ils embrassèrent le bloc et s'en firent un nouveau style de vie, où la principale charge mensuelle n'est ni un loyer ni un remboursement de prêt. Le choc sociologique de la crise des subprimes, et de ces millions de personnes évincées de leurs maisons, se retrouvant sans toit du jour au lendemain, fut très certainement un facteur qui a énormément contribué, parfois même inconsciemment, au changement de relation entre les jeunes et leur habitat.

Pour les "sédentaires", perdre son travail, c'est, à moyen terme, perdre sa maison. Pour celui qui se contente de son bloc, cette angoisse n'existe pas.

Il faut 20 à 30 ans pour payer une maison, alors que la durée moyenne d'un mariage est de 7 ans. Pour un bloc, un crédit de 2 à 3 ans suffit, même si on constate un réel refus du crédit chez les jeunes, qui préfèrent s'acheter une B2 (nom du demi-B1, ne faisant que 2m sur 6, soit un demi-conteneur) pour un ou deux ans, avant d'avoir assez d'économies pour revendre leur B2 et s'acheter une B1.

Reste que 2m sur 12, c'est un peu étroit pour vivre à plusieurs. Les blocs ne sont-ils par l'aboutissement de la logique individualiste où chaque personne vie seule, enfermée dans son cocon ?

C'est assez difficile de répondre à cette question. L'Internet encourage-t-il l'individualisme ? On sait après de nombreuses études sociologiques que les personnes connectées, surtout lorsqu'elles sont adeptes de réseaux sociaux et gardent l'habitude de rencontrer, en vrai, les personnes avec qui elles communiquent, sont bien plus socialisées que celles qui restent 4 heures par jour devant leur télévision.

Pour ce qui est des blocs, leur structure est entièrement modulaire. Mettez deux blocs côtes à côtes, vous pouvez démonter les murs communs et obtenir une pièce de 4mx12m. De nombreuses personnes, pas uniquement des membres de la même famille, choisissent ainsi facilement de cohabiter. D'autant plus facilement, qu'il est simplissime de remonter les parroies communes si on veut reprendre un peu d'intimité.

La modularité a toujours été l'un des arguments de vente de vos produits.

Tous nos produits sont modulaires et recyclables. Chaque bloc est fait d'armatures, panneaux, etc ... standardisés, que vous pouvez acheter séparément, remplacer. Cela fait partie de la logique d'industrialisation. Le panneau classique fait 2mx2m, il en faut un pour chaque extrémité, et 6 par coté. Mettez le panneau porte où ça vous arrange. Il existe des panneaux ayant des fenêtres, des portes-fenêtres. La majorité des armatures sont métalliques, et la majorité des paneaux en bois ou plastique, mais de nombreuses personnes mettent aussi du verre (fumé) ou d'autres matériaux, comme des panneaux solaires. De très nombreuses compagnies font maintenant des morceaux de blocs de tout styles, couleurs ou propriétés.

Il est vrai que vous avez toujours été assez bienveillants envers vos concurrents !!!

Pas du tout. Lorsqu'une grosse enseigne de magasins d'ameublement s'est mis à nous copier, nous avons été furieux : leurs produits n'étaient pas compatibles !!! Les tailles ne correspondaient pas exactement, les armatures, les panneaux ne s'emboitaient pas. Nous leur avons donné toutes nos cotes, les plans de tous nos éléments, en leur disant, qu'il fallait que nos différents produits soient inter-opérables. Que les éléments puissent s'échanger sans problèmes de "compatibilité", que c'était capital pour la filière.

Au début, ils n'ont pas compris, et ont continué en utilisant leur format. Il nous a fallu beaucoup d'efforts pour aller démarcher tous nos futurs "concurrents" et les persuader, uns par uns, de faire en sorte que tous nos produits (panneaux externes, meubles internes, du câble électrique à la canalisation d'évacuation, ...) s'emboitent les uns dans les autres.

Au final, nous avons réussi et même nos premiers concurrents se sont mis à nos standards. Nous avons ainsi évité la pire catastrophe qui aurait ruiné toute la filière.

Certes, nous nous contentons maintenant que d'une faible part du marcher, mais celui-ci est devenu immense, en particulier grâce à cette interropérabilité.

Quand vous dites filières, vous parlez de tous ces constructeurs de modules ?

Oui, toutes ces entreprises qui se sont spécialisées dans la construction de tel ou tel élément externes (toit ouvrant, toit filtrant, toit solaire, toit récupérateur d'eau, ...) ou internes lits pliants, armoires, meubles ou electroménager spécialement ajusté pour entrer dans les 2,30m de largeur des blocs, ... mais aussi au delà.

Les personnes vivant dans des blocs ont la particularité de déménager en moyenne une fois par an. Des transporteurs se sont spécialisés dans le déménagement de blocs. Par camions, trains, bateaux, vous pouvez maintenant emmener votre bloc tout autour du monde. Bien sur, le format conténaire a été choisi pour cette raison, avec la mobilité en tête.

Mais bien d'autres professions se sont mises à offrir des services aux blocs. Certaines chaînes d'hôtels, a qui nous avons fait un tort considérable, se sont adapté en se spécialisant dans l'hébergement de blocs. On trouve maintenant dans toutes les grandes villes des emplacements vous permettant de poser votre bloc pour des prix qui n'ont rien de commun avec un loyer classique.

L'industrie du bâtiment, qui était déjà très mal en point et dont nous n'avons évidemment pas arrangé les affaires, s'est adaptée elle aussi en amenant la logique hôtelière à une autre échelle.

Vous voulez parler des racks ?

Bien sur, ces armatures capables de recevoir plusieurs centaines de blocs superposés, souvent sur une dizaine d'étages. Tous les réseaux (eau, électricité, chaleur, télécoms, ...) y sont gérés habillement. Vous y avez tous les avantages des immeubles de centre ville, avec la liberté de déménager dès que vous en avez besoin.

Vous tombez malades ? Déménagez votre bloc dans le rack de l'hôpital qui vous soignera. Votre séjour n'en sera que plus agréable pour vous car vous resterez chez vous, et moins couteux pour le service hospitalier qui n'aura pas à vous consacrer une de ses chambres.

Vous avez trouvé un boulot à 30 km ? Ne faites pas le trajet tous les jours. Déménagez plutôt votre bloc dans le rack le plus proche et allez travailler à pied.

Vous voulez tenter votre chance à l'étranger ? En emmenant votre bloc, vous vous épargnez toutes les tracasseries du déménagement, et le cout du loyer sur place. Certes, il vous faudra payer la location d'une place dans un rack, mais les prix sont sans commune mesure.

A présent, lorsque les gens trouvent un meilleur travail, ils changent de quartier, ou trouvent un rack ayant une meilleure vue, de meilleurs services. Que le chômage arrive, et ils retournent à la campagne où les emplacements ne valent rien.

Mais tous ces déplacements de conteneurs, ces milliers de blocs qui traversent le pays en permanence, n'est-ce pas catastrophique pour l'environnement ?

Tout bien pesé, non. La majorité des transports de blocs (nous parlions d'une fois par an en moyenne) est faite justement pour diminuer les trajets quotidiens, pour se rapprocher d'une gare, de son nouveau lieu de travail, de la nouvelle école de son enfant, etc ...

La généralisation des blocs rend les villes beaucoup plus flexibles qu'elles ne l'étaient auparavant, d'autant que c'est chaque personne qui se pose précisément là où çà l'arrange, et pas simplement là où il a pu trouver un logement dans ses moyens. Les individus peuvent ainsi réparer les erreurs des urbanistes.

Le cas de Paris est un très bon exemple. Avant, les bureaux à l'ouest (la Défense, etc ...) et les logements à l'est, avec tout ce monde qui effectue les trajets chaque jour. Donnez aux gens la possibilité de changer leur habitation de place, selon leurs besoins propres, et vous voyez que la ville se reconfigure d'elle même.

Une des principales motivations des personnes choisissant de vivre en bloc était de se libérer du fardeau du loyer ou du remboursement d'un logement classique. Tant qu'à y être, les gens s'arrangent maintenant pour placer, ou déplacer leur bloc là où cela leur permet d'éviter la seconde charge la plus importante dans un budget normal : la voiture.

Une proportion énorme de personnes vivant dans des blocs n'ont pas de voiture et vont travailler à pied, en vélo ou transports en communs.

L'industrie automobile n'avait pas besoin de cela !!!

C'est vrai. Mais regardez le foisonnement économique des zones à fortes densité de blocs. Tous ces gens qui n'ont ni maison ni voiture à payer sont comme riches. Libres, désangoissés, ils profitent de la vie. Ces zones voient pousser les petits restaurants, bars, cafés, eux-mêmes se trouvant souvent dans des blocs. La mode est à l'intimisme. Collez deux blocs B1, et vous avez une salle de petit restaurant de 40m2. Le bloc d'à coté est à un coiffeur, et celui d'après est aménagé en crèche.

Dans les racks, blocs dédiés au logement et blocs dédiés au travail se mélangent. N'importe qui peut s'acheter un bloc ou deux et les aménager en crèperie, cabinet dentaire, agence banquaire ou boite de nuit. L'activité économique des blocs est foisonnante et elle n'est pas étrangère à la chute récente des chiffres du chômage et à la reprise économique que nous avons attendue si longtemps.